LETTRE OUVERTE A Madame Agnès BUZIN, Ministre de la Santé

26 février 2018 - Publication Le Point

  

Madame la Ministre,

 

Ne nous faites pas retourner dans le « vieux monde…alcoologique » !

 par Jean Pierre ZOLOTAREFF

 

Psychothérapeute – Addictologue – Diplômé du département santé publique et communautaire de la faculté de médecine de Bobigny (DUFASS 1981) , directeur de centres de soins en alcoologie puis en addictologie de 1982 à 2017 – organisateur de 7 forums européens en alcoologie et addictologie durant la période dont celui de Nantes labellisé dans le cadre des Etats généraux de la santé par Bernard KOUCHNER - enseignant à la faculté de médecine d’Angers dans le cadre d’un des principaux DIU d’addictologie français jusqu’en 2016 - Président fondateur du réseau national de l’alcoologie plurielle – directeur de la publication du même nom -  Co-auteur de l’ouvrage « pour une alcoologie plurielle – membre de la Société Française d’Alcoologie – Vice-Président fondateur de l’Observatoire Addictologie de Seine St Denis

 

A ce jour encore en activité auprès de publics en insertion, formateur et superviseur pour la formation des professionnels en addictologie clinique de terrain (Réseau PASS IDF)

 

 Madame,

 Nous sommes en 2018 et vous êtes l’actuelle Ministre de la santé. Vos récents propos sur le vin, les producteurs et la question de la santé publique m’inquiètent quand vous semblez renouer avec une stigmatisation dépassée du vin, quand vous contestez même le message de modération et laissez entendre que seule l’abstinence serait la solution. Cela m’amène à reprendre ma plume sur cette question importante en me permettant de vous interpeller respectueusement.

 

En 1991, il y a donc 27 ans (!), j’ai fait partie, en tant que responsable alcoologique, de celles et ceux qui ont été auditionnés dans le cadre de la préparation de la Loi EVIN. On retrouve dans les pièces officielles annexées à la Loi ma contribution écrite.

 

Avec une trentaine de professeurs de médecine, de médecins alcoologues responsables hospitaliers ou de centres d’alcoologie, d’universitaires, psychologues, travailleurs sociaux et chercheurs, nous interpellions votre prédécesseur de l’époque, Claude EVIN, en lui faisant part de notre pratique clinique et de nos recherches sur le terrain. A diverses reprises nous nous sommes exprimés dans les médias et autres colloques dont deux au Sénat et à l’Assemblée Nationale où je serai l’un de ceux qui porteront la parole suivante :

 

-          Non le problème de santé publique ce n’est pas le vin en tant que produit mais bien la relation que chacun entretient ou non avec lui

 

-          Oui il existe bel et bien, et heureusement une consommation responsable et l’éducation et la prévention n’y sont pas pour rien.

 

-          Non les viticulteurs et plus globalement l’industrie y afférent ne sont pas responsables directement des conséquences des conduites problématiques avec l’alcool, car encore une fois, le produit seul n’est pas responsable mais par contre c’est bien le comportement de chacun et ses conditions de vie, dans notre société qui est en question. Pour autant cela ne doit pas empêcher la Santé Publique d’impliquer l’industrie viti-vinicole et alcoolière pour qu’elle apporte sa contribution en particulier dans la prévention et elle y prête et l’a déjà fait.

 

-          Oui comme d’autre produits, le vin contenant de l’alcool (éthanol) n’est pas un produit anodin et encore une fois l’éducation et la prévention doivent s’en préoccuper depuis le plus jeune âge. C’est comme la voiture, personne ne peut dire qu’elle est responsable des excès de vitesse, des feux rouges grillés et autres bandes jaunes franchies et de nombre des accidents. Par contre il est évident que chacun doit avoir une formation (le permis de conduire) pour se lancer au volant de tout véhicule. La conduite accompagnée (familiale par exemple) est bon outil. Tout comme un code de la route à respecter est une absolue nécessitée.

 

-          Concernant la consommation de vin, c’est si vrai que les études montrent très clairement que ce ne sont pas les régions productrices qui consomment le plus et de manière dommageable. Là, l’éducation au savoir et au bien boire se transmet de génération en génération dans une dimension culturelle et familiale bien connue.

 

-          Oui l’un des problèmes est lorsque la dépendance s’installe et produit des dommages bien réels à l’organisme, mais il faut un certain temps et tous et toutes ne sont pas égaux devant ce risque. Ce n’est pas comme, par exemple, l’héroïne, en tant que produit psychoactif, où peu de temps est nécessaire pour déclencher une dépendance.

 

-          Non il ne suffit pas de boire du vin même régulièrement pour devenir « dépendant »

 

-          Oui la dépendance est multifactorielle, elle touche à la singularité de chacun, au social, à l’affectif, au familial, aux modes de vie. On peut même dire qu’elle a une certaine fonction dans l’écologie de l’individu et/ou de sa famille.

 

-          Oui le binge drinking est un vrai problème, mais ce n’est pas en diabolisant le vin et les alcools que l’on va régler la question de cette pulsion qui amène des jeunes à boire très vite de grandes quantités d’alcool le samedi soir par exemple pour s’extraire d’un monde dans lequel manifestement ils ont bien du mal à s’y faire une place. Cette pratique dommageable est d’abord à resituer dans ces prises de risques multiples qu’une partie de la jeunesse recherche coûte que coûte, analysons-le, étudions-le plutôt que de simplement le dénoncer ce qui ne sert bien sûr à rien.

 

Nous avons avec pédagogie et volontarisme souvent militant, expliqué cela, pratiques et recherches à l’appui, et force est de constater que dans les années qui suivirent une évolution s’est fait sentir, et en particulier avec l’arrivée de Nicole MAESTRACCI à la présidence de la MIDLT, devenue depuis MILDECA. En effet sous son impulsion on a enfin réussi à parler des comportements et le mot ADDICTION est venu consacrer cette bataille que certains d’entre nous menons depuis près de 40 ans. Il s’est agi d’une évolution considérable, on ne parlait plus (à part quelques Ayatollahs hygiénistes) du produit « alcool » mais du comportement avec « l’alcool » menant ou non à l’addiction. Les politiques publiques se sont ouvertes à ces notions en distinguant par exemple « l’alcoolisation de l’addiction » au produit.

 

L’alcoolisation est et demeure un problème réel, plutôt civique et citoyen que de Santé Publique en tant que tel (accidents de la route, violence, délits divers.) mais les multiples initiatives, souvent avec bien peu de moyens, sur le terrain tentent d’informer, prévenir, comprendre. Par différents supports on avance, tel ici le théâtre participatif, ici une vidéo collective, ailleurs des témoignages. Il faut continuer et amplifier. Le travail éducatif de la prévention spécialisée et de la protection judiciaire de la jeunesse produit aussi de réels effets positifs.

 

Sur le terrain du soin, (composante importante de la santé publique avec la prévention), malgré des budgets totalement insuffisants, les approches thérapeutiques grâce à cette ouverture se sont diversifiées, l’alcool n’étant plus réduit à être simplement supprimé, comme « remède » miracle. Grâce à l’abandon de la stigmatisation du produit alcool, les pratiques « barbares » comme les implants de Disulfirame et autres cures de dégoût ont définitivement pu disparaitre. Aujourd’hui tout le monde reconnait l’intérêt de la mise en place d’approches où le patient en difficulté dans son comportement avec l’alcool n’est plus jugé, où la morale n’a plus sa place. La personne en difficulté n’est plus réduite à son symptôme, elle est reconnue dans sa souffrance et est associée à sa résolution. Une approche transdisciplinaire est valorisée, la psychothérapie n’est plus taboue, diverses approches complémentaires existent en la matière, une ouverture a été réalisée non sans de réels succès vers la famille en l’associant pleinement dans le parcours thérapeutique, (thérapie familiale), la « cure » n’est plus le vrai faux miracle, la médecine peut reprendre une vraie place, celle de traiter en particulier les complications mais aussi d’accompagner des parcours pluriels ou le social, l’affectif et le familial se côtoient avec la singularité de chaque individu pour avancer face à cette souffrance globale et multiple.

 

De nouveaux possibles ont leur place, une diversification des réponses est en œuvre et produit des effets. La formation continue et un enseignement universitaire ouvert sont soutenus par le Ministère, la MILDECA et les ARS. Les centres de soins (CSAPA) intègrent de nouveaux professionnels mieux formés à de nouvelles approches.  Les CSAPA s’attaquent enfin à la souffrance plurielle de leurs usagers en étant sortis du vieux discours anti-alcool primaire qui a tant montré son inefficacité. Des équipes de liaisons intra hospitalières ont été mises en place, des microstructures réactives et en prise directe avec le tissu local se développent non sans succès. Des entreprises, des collectivités, investissent dans la formation de leurs cadres et leurs personnels pour un mangement et un vivre ensemble plus au fait des réalités en la matière. Les politiques publiques intègrent aussi la notion de réduction des risques qui a donné de vrais résultats avec les toxicomanies aux produits illicites. Pour la question de l’alcool il est possible de travailler sur des protocoles de réduction de la consommation par exemple mais aussi sur la qualité des boissons alcoolisées.

 

 La disparition progressive des discours simplistes, réducteurs, dogmatiques, hygiénistes, anti vin ou anti alcool permet cela. Il faut protéger cela au nom de la Santé Publique et au nom de notre capacité de réponse à continuer de développer des pratiques adaptées à cette problématique bien réelle !

 

Ne nous faites pas reculer Madame la Ministre !

 

Aujourd’hui encore et grâce à cette évolution, (toujours à part quelques Ayatollah rétrogrades, aujourd’hui minoritaires) chacun sait que l’abstinence ne peut plus être présentée comme la seule thérapeutique pour tous. Certains y auront accès et les mouvements d’anciens buveurs, ces mouvements d’entraide, en sont une formidable preuve, mais pour d’autres cela sera difficile voire impossible le chemin étant pavé de tellement d’embuches intriquées. Les professionnels le savent et se mobilisent chaque jour pour inventer de nouvelles réponses pour que la solidarité de la nation soit au rendez-vous face à cette réelle question de Santé Publique qui mérite mieux que les clichés, aujourd’hui dépassés de ce vieux monde que pourtant vous dénoncez régulièrement avec le Président Macron, Madame La Ministre.

 

 

 

Voilà ces quelques mots d’un thérapeute-citoyen engagé auprès de ses patients depuis 35 ans, ardent défenseur de la Santé Publique et du Service Public.

 

Je reste bien sûr disposé et disponible pour échanger et pour participer à toute initiative pour toute nouvelle avancée en la matière, étant depuis 1 an beaucoup plus disponible après avoir accompagné dans ma vie professionnelle et avec les équipes que j’ai conduites des milliers d’hommes et de femmes en difficulté dans leur rapport complexe avec l’alcool et autres produits psychoactifs. 

 

Durant toutes ces années j’ai conduit mon engagement professionnel, avec énergie, mais avant tout avec humanisme et espoir dans l’intelligence, la recherche et le progrès partagé au service d’une solidarité républicaine envers nos concitoyens en souffrance…loin des dogmes et autres formules hygiénistes inefficaces quand elles n’ont pas été en plus… dangereuses.

 

Je vous prie, Madame la Ministre, d’accepter l’expression de mes salutations dévouées et respectueuses.

 

 

 

Le 26 février 2018